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25 mars 2008 2 25 /03 /mars /2008 23:48

Philippe-Claudel.jpg
Un roman remarquable duquel on ne peut sortir indemne. Un roman sur la mémoire qui fuit, sur le lourd poids d'actes cruels commis en communauté, un livre sur la société et ses peurs, sur l'exclusion voire l'anéantissement de ce qui est différent, de ce qui la force à se souvenir de ce qu'elle préférerait oublier.

Après avoir commis un meurtre sur la personne de l'Anderer (mot de source germanique signifiant l'Autre), un groupe de villageois présidé par le maire demande à Brodeck d'écrire un rapport destiné à les disculper. Selon les personnalités du village, Brodeck est le seul individu capable de s'acquitter d'une telle mission. Il faut dire que c'est avec l'aide des gens du village qu'il est allé faire des études dans la capitale et que son métier de « rédacteur de rapports » sur la faune et la flore fait de lui une personne toute désignée. Au cours de la narration, on apprend que Brodeck a vécu l'enfer dans un camp de concentration mais qu'il en a pour ainsi dire réchappé. C'est après qu'il fait la connaissance de l'Anderer à qui il confie ses tourments et révèle la collaboration et la cruauté des villageois pendant l'occupation du village par les troupes du pays voisin. L'Anderer reflètera la vraie personnalité enfouie des individus du village, un miroir qui ne fera que réveiller le souvenir de ses méfaits, ce qu'il ne pourra supporter. Pour autant, l'auteur évite tout raccourci et manichéisme trop simpliste. La frontière entre le bien et le mal est floue et franchissable à tout moment, surtout dans des situations extrêmes. C'est ce que le lecteur découvrira en lisant l'histoire de Brodeck.  

Outre ce rapport qu'il écrira à contrecoeur, Brodeck éprouvera le besoin de consigner d'autres événements. C'est ainsi que le lecteur reconstitue, au fil de la plume du narrateur, toutes les pièces éparses du puzzle qui lui permettront de saisir la complexité de la situation. La structure ou plutôt l'absence volontaire de structure est au départ déstabilisante même si l'auteur finira par retomber sur ses pattes avec un talent hors du commun. Comme l'explique Philippe Claudel, dans une interview qu'il donne à Bernard Demonty du journal Le soir (www.lesoir.be/culture/livres/claudel-rend-son-rapport-2007-10-
05-553415.shtml), il écrit comme un lecteur, il découvre son livre en l'écrivant, en avançant à tâtons dans le noir, tout en pressentant au fur et à mesure la suite de son récit. C'est ainsi que l'écrivain fonctionne et on ne peut que l'en remercier car le résultat est merveilleusement réussi. La tension est omniprésente d'une page et d'un chapitre à l'autre. Le lecteur dégustera la fluidité de son verbe, la poésie de ses descriptions, la simplicité et la beauté des mots qu'il assemble avec une facilité déconcertante. La mise en scène est extrêmement soignée et il en résulte des images très évocatrices parfois à la splendeur et souvent à l'horreur brutes où le non-dit laisse toute latitude à l'imaginaire du lecteur. On ne sera alors pas surpris d'apprendre que Philippe Claudel enseigne à l'Institut Européen du Cinéma et de l'Audiovisuel.

Comme dans La petite fille de M. Linh, qui évoque la guerre d'Indochine, le rêve et la réalité se côtoient, s'entremêlent et les traumatismes liés à la guerre ne font que brouiller les pistes. Par plusieurs indices que le narrateur livre au compte-goutte, le lecteur pourra distinguer le réel de la chimère, mais l'exercice n'est pas du tout évident, sachant que la mémoire peut jouer des tours.

La mémoire est un thème récurrent du roman : ne pas oublier, se souvenir à tout prix, peut être pour ne pas recommencer. Ce travail de la mémoire est à l'image de la ville de Berlin qui entretient le souvenir dans tous ses monuments et ses musées. Même les événements les plus insoutenables sont rappelés avec la même force, la même détermination à ne pas oublier, à ne pas laisser s'évanouir le passé. Le Mémorial de l'Holocauste en est un exemple éminent. En Allemagne, la mémoire tient une place prépondérante, même dans l'enseignement scolaire. Toutes les générations sont directement concernées par les horreurs du nazisme et le sentiment de culpabilité est directement lié à l'Histoire de leur pays. La France ferait bien de se départir de son arrogance habituelle et de prendre exemple sur son voisin d'outre-Rhin, même si elle n'a jamais commis de génocide. N'a-t-elle vraiment pas à rougir de son passé, comme l'affirmait notre président français ? Son Histoire a-t-elle toujours été glorieuse, comme le veulent les tenants d'une épopée glorieuse ? Il n'y eut malheureusement pas que des héros pendant cette période que Philippe Claudel décrit si bien, situant la scène en un pays indéterminé, pourtant si proche du nôtre. A méditer...

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Nicolas Sconza - dans Livres
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