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14 février 2007 3 14 /02 /février /2007 17:51

Nous nous étions donnés rendez-vous à 20H00 dans le café Jenseits situé sur l'Oranienstrasse. Il pleuvait et je pressais le pas pour arriver quelques minutes avant l'heure dite. J'arrivai le premier et m'installai à une table dans le fonds de l'établissement. Je sortis quelques notes au sujet de l'auteur que je m'apprêtais à rencontrer. J'avais soigneusement fait quelques recherches et couché sur le papier quelques aspects de la vie de Joerg qu'il racontait dans son journal intime intitulé "Einstrich-Keinstrich", une allusion aux uniformes de l'armée de la RDA dans laquelle Joerg avait été enrôlé de force en 1982, alors qu'il n'avait que dix-neuf ans.


La première fois que j'avais rencontré cet auteur berlinois, c'était quelques mois auparavant lors d'un anniversaire auquel je fus convié par un ami sans y être expressément invité. Je me souviens que l'homme était d'un abord très sympathique, que nous avions discuté de son activité d'écrivain, de la maison d'édition (KIWI), qui avait édité son livre, de ses autres activités professionnelles. Il n'avait pas hésité à me donner ses coordonnées que j'avais conservées dans un carnet moleskine que je portais alors toujours sur moi.  

Le regard perdu dans le vide, je me remémorai l'échange téléphonique que nous avions eu bien des mois plus tard. Je fus surpris de la rapidité avec laquelle il avait accepté mon invitation à boire un verre et de la simplicité de cet échange. Je me surprenais à me dire que j'aimais ce pays et ses habitants, qu'en France j'aurais certainement eu plus de difficultés à rencontrer un auteur, qu'il se serait certainement retranché derrière son attaché de presse pour se donner de l'importance.

La porte s'ouvrit soudain et je vis la silhouette de mon auteur. Il était comme je me le rappelai. Une quarantaine d'années, le cheveu très foncé, la peau très blanche, les yeux très bleus. Je me levai aussitôt pour l'accueillir et le remercier d'être venu. Après avoir commandé nos boissons, nous commençâmes à parler du livre et de la dureté de l'expérience qu'il avait connue. Dénoncé par son ex-petite amie auprès de la Stasi (Staatssicherheit, police de l'Etat communiste de la RDA) et par un ancien professeur d'histoire de l'art qu'il considérait comme son ami, il ne tarda pas à être arrêté, emprisonné et à faire l'objet d'un interrogatoire à faire pâlir ceux des séries télévisées. On le soupçonnait d'être un ennemi de l'Etat, d'avoir dénigré publiquement ce dernier et d'avoir prévu de s'enfuir de la république emmurée. Ne trouvant aucune preuve suffisante pour corroborer ces accusations, on l'avait relâché environ trois semaines pendant lesquelles des espions l'espionnèrent sans relâche, consignant méticuleusement tous ses faits et gestes, des plus banals aux plus intimes, dans des rapports confidentiels consultables par les autorités. Il ne tarda pas à recevoir une convocation pour intégrer la NVA (Nationale Volksarmee) dans laquelle il allait être embrigadé pour dix-huit mois dans la ville de Pirna. Il apprendra plus tard, ironie du sort, que c'était aussi le lieu où son arrière-grand père avait été euthanasié par les nazis.

Ayant consulté les articles de presse qui parlent du livre, ma première réaction fut de lui demander si cela ne le gênait pas trop de devoir reparler de ce passé douloureux. Il n'en fut rien et c'est avec une grande clarté qu'il m'exposa les conditions dans lesquelles il avait rédigé ce journal intime à l'insu de tous. Je m'approchai alors de mon interlocuteur qui parlait d'une voix au ton très bas, difficilement perceptible s'il l'on ne s'approche de sa source, sans doute, me dis-je, une des conséquences résultant de l'Etat de surveillance où les mouchards (Spitzel) étaient nombreux. J'évoquai la petite amie suivante, une dénommée Inka, avec qui Joerg était avant cet épisode martial et qu'il n'a plus jamais revu après l'enrôlement. Il me confia que c'était une question récurrente lors des lectures qu'il avait tenues après la parution de son journal intime. Il avait tout récemment appris la situation actuelle de sa bien-aimée de l'époque ; elle était mariée, avait des enfants et il connaissait même son adresse. Néanmoins, par respect, il ne voulait pour rien au monde, du moins pour le moment, s'immiscer dans la vie qu'elle avait construite. J'essayais de me représenter la situation et j'eus le coeur serré en imaginant la force de l'amour qu'il avait dû éprouver à cet âge précoce. Au vu des accusations formulées, les autorités de la RDA lui avait interdit de quitter le territoire et avait accordé à Inka le visa dont elle avait fait auparavant la demande pour partir en Allemagne de l'ouest dans le dessein de briser leur amour et d'isoler le mis en examen qui ne cessa d'être espionné avant, pendant et après son service. Le livre fait se succéder tantôt le dur quotidien relaté par Joerg, tantôt les froids compte-rendus rédigés par les espions, correspondant à ces moments racontés, actes qui ne seront accessible au public concerné qu'à la chute du mur. Je connaissais théoriquement une partie des caractéristiques de la RDA, qu'on m'avait inculquées à l'université, mais se retrouver devant une personne qui l'avait vraiment vécu était plutôt impressionnant. Propagande, perquisitions à l'insu de la personne soupçonnée, emprisonnement, enrôlement dans l'armée pour mieux observer un suspect, espions, faisant souvent partie du cercle familial et amical, tout cela constituait l'arrière plan caché d'une république ne supportant aucune remise en question de sa légitimité.

De quoi nous faire méditer en tant que Français sur le risque que constitue un Etat policier à l'extrême sous des prétextes de sécurité des citoyens, sur l'omniprésence médiatique de certains candidats à l'élection présidentielle de 2007, sur certains discours très populistes qui caressent dans le sens du poil les peurs et prônent la rupture. Outre cette réflexion que je me fis tout bas, j'exposai à Joerg mon intention de parler de son livre et de son expérience dans mon blog. C'est avec une grande gentillesse qu'il me proposa de m'envoyer un exemplaire dédicacé, ce qu'il fit. Et c'est avec un grand plaisir mêlé d'un sentiment de révolte que je découvris ce qui fut son quotidien au sein de la Nationale Volksarmee.


Extrait :

Le 7 avril 1982, peu avant sept heures du matin, quatre individus armés m'arrêtent sur la voie publique de Karl-Marx Stadt.

Pirna près de Dresde. Mai 1982. Septième bataillon, caserne Arthur Thiermann. Soldat pendant un an et demi. Ce sont deux étés et un hiver. Dans ma tête résonnent encore les hurlements de l'interrogatoire. Pas de procès, ni de jugement. La sanction du ministère de l'intérieur tombe : isolement militaire. L'horreur est de ne pas savoir comment en sortir. Je ne déteste pas l'Etat, c'est lui qui me hait.

 

 

Les collaborateurs inofficiels "Rosa" et "Pjotr" de la section XX, des mesures spéciales de la section VIII et 26 et l'intervention de contacts de la section VI ont permis de révéler l'étendue et l'identité des fréquentations du suspect.

 

 

 


Tout a commencé par la découverte d'un pavé dans ma chambre et d'une citation sur ma porte : "soit le communisme finira par se détériorer en ne surmontant pas sa douleur, soit il parviendra à abrutir les gens".

 

 

1. Le suspect est interpellé par la section VIII de l'administration compétente de Karl-Marx Stadt sur le chemin qui relie son domicile à son lieu de travail et dirigé vers la section IX pour l'interrogatoire.

2. La section IX est chargée de l'audition du suspect et des témoins cités ci-dessous, l'objectif étant d'appliquer les articles 106 et 213 du code pénal d'après les preuves supplémentaires révélant la responsabilité pénale du prévenu et d'ouvrir une enquête avec détention provisoire.

 

 

 

Grit. B est la collaboratrice inofficielle camoufflée derrière le pseudonyme "Rosa". Elle me dénonça par jalousie auprès de son officier de commandement. Rédige des rapports de plusieurs pages qui m'incriminent politiquement. Par conviction. Patriote fanatique, elle est absolument convaincue que l'ennemi de la classe ouvrière est un violeur et que la Stasi est son père protecteur auquel elle rend compte de tout. Celui-ci doit maintenir un certain ordre dans la tête de sa fille et faire le ménage devant la porte de son appartement. Le décrottoir en est la base et le drapeau, hissé les jours de fêtes, l'idéologie qui flotte à la fenêtre de la cuisine. La nuit, elle se lève et écrit. Elle conspire, moi pas. A ses yeux, je suis un traître, un dépravé, une personne vulgaire et insolente qu'une autorité paternelle doit ramener à la raison.

(traduction de Colin Zonska)

Film : La vie des autres (Das Leben der Anderen)
http://www.youtube.com/watch?v=4uI1OJPXkWk

Le film fait pénétrer le spectateur en pleine ex-RDA et expose avec clarté les ficelles du système d'espionnage de cette époque. Un poète, pisté par un mouchard sous l'instigation des autorités, est en proie à la méfiance envers son entourage le plus intime. C'est avec un grand réalisme empreint d'humanité que sont dépeints les sentiments de tous les protagonistes sans glissement aucun vers un manichéisme pourtant très tentant avec le recul.  

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Nicolas Sconza - dans Livres
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