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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 16:47

Trudi.jpg

 

Une très belle histoire au foisonnement narratif digne d’une épopée. C’est l’histoire de Trudi, une naine complexée par sa petite taille. Pour remédier à ce qu’elle considère comme un problème, elle use de plus d’un stratagème dans l’espoir de grandir et d’atteindre la taille de ses camarades. En vain. Le lecteur grandit pourtant avec elle, la voit évoluer jusqu’à se résigner et accepter peu à peu sa petite taille comme une évidence à laquelle elle ne peut rien changer.


En arrière fond, l’histoire allemande. La montée insidieuse du nazisme jusqu’à ce que les événements occupent le devant de la scène et influent sur la vie de tous les personnages. Trudi perd sa mère très jeune. Son père, un ancien soldat de la guerre de 14, ne se consolera jamais de la perte de son épouse . Ce n’est pas faute d’être régulièrement courtisé par toutes les femmes de la ville. Trudi travaille avec lui dans la seule bibliothèque de la ville. Elle a un talent, c’est de raconter des histoires, sa force pour faire venir les gens à elle et leur faire oublier un instant sa petite taille. Ce don finira par changer la trajectoire du destin.


En guise d’exutoire à son complexe, elle écrit des petites annonces dans la rubrique rencontre d’un journal, elle ment sur son physique, entame des correspondances avec des hommes et leur pose des lapins jusqu’au jour où, voulant observer un jeune homme incognito, elle est confondue, le début d’une histoire d’amour. Un roman magnifique dont le seul défaut serait de s’essouffler un peu à la fin. Pourtant on ne peut pas en vouloir à la narratrice de nous avoir fait partager un si délicieux moment.

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Nicolas Sconza - dans Livres
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2 mars 2010 2 02 /03 /mars /2010 16:19
Adieu à Berlin
Pour tous les fans de Berlin, le roman de Christopher Isherwood Adieu à Berlin est une petite perle. Il se rapporte à la vie de l'auteur anglais qui débarque à Berlin en 1928/29 et en repartira à la prise de pouvoir des nazis.

Le narrateur Christopher arrive à Berlin pendant la
République de Weimar. C'est avec une grande clairvoyance qu'il fait état de la situation économique et politique de l'époque et de l'état d'insalubrité des logements dans certains quartiers comme Hallesches Tor, à Kreuzberg. Il dépeint avec beaucoup d'humour ses expériences en colocation, notamment avec sa logeuse. A propos du personnage de la logeuse indiscrète, ces passages rappellent un peu la logeuse berlinoise de Max Aue, dans Les Bienveillantes de Jonathan Littel dont l'aspect prussien et le côté envahissant sont décrits avec un réalisme tragi-comique.

Une
plaque commémorative témoigne du passage de Christopher Isherwood dans sa colocation berlinoise de Schöneberg (Nollendorfstr. 17).

Christopher nous conte son amitié avec Sally Bowles, une actrice anglaise un peu ratée, un rien déjantée et surtout très superficielle. Les quartiers défilent :
Charlottenburg, Schöneberg, Kreuzberg, beaucoup de similitudes avec le Berlin des années 2000. Grünewald est alors un quartier huppé composé de villas aux façades clinquantes, en somme comme aujourd'hui. Et oui, quatre vingts ans plus tard, un cloisonnement relatif demeure et certains quartiers sont habitées par des classes sociales de même niveau que dans le temps.

Berlin by night, les bars mal famés, les descentes de police, les embrouilles avinées, tout pour se mettre dans l'ambiance folle d'antan. Avec des propos à peine voilés, puritanisme de l'époque oblige, il raconte la relation houleuse d'un ami anglais de son âge, Peter Wilkinson, avec un plus jeune Allemand, Otto Nowak.

On est témoin de la sourde montée de l'antisémitisme au gré de conversations dans sa colocation ou de rencontres fortuites sur l'île de Rügen. Communistes et nazis s'affrontent dans le quotidien berlinois, scènes éprouvantes de violence. Les amis juifs de Christopher font l'objet de menaces anonymes. Non, le Berlin des années 30 n'est pas que flânerie et insouciance festive...

Extrait :

La pauvre Frl. Schroeder est inconsolable :
- Je ne retrouverai jamais un monsieur comme vous, Herr Issyvoo, toujours si exact pour le loyer... Je n'arrive pas à comprendre ce qui peut vous faire quitter Berlin, comme ça, tout d'un coup...
(...) La voici déjà en train de s'adapter, comme elle s'adaptera à n'importe quel nouveau régime. Ce matin je l'ai même entendue prononcer sérieusement "der Führer", en parlant avec la concierge. Si on lui rappelait qu'aux dernières élections de novembre dernier elle a voté communiste, elle s'en défendrait sans doute énergiquement et avec une parfaite conviction. C'est tout simplement qu'elle s'acclimate, en vertu d'une loi naturelle, comme un animal qui change de pelage pour l'hiver. Des milliers de gens pareils à Frl. Schroeder sont en voie d'acclimatation. Après tout, quel que soit le régime au pouvoir, ils sont bien obligés de vivre dans cette ville.



Je déconseille fortement la présente édition de Hachette Littérature, actuellement sur le marché, truffée de fautes résultant d'un simple scannage (style OCR) d'une précédente édition et d'une relecture des plus négligeantes, ce qui rend la lecture du texte très pénible. Vous trouverez sans problème sur Internet une édition de poche plus ancienne et d'occasion, certainement plus respectueuse du texte original et pour le plus grand plaisir de vos yeux. 
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Nicolas Sconza - dans Livres
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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 23:49

Mary-Jayne-Gold.jpg

 

Si vous souhaitez lire un livre palpitant et plein de fraîcheur avec en prime un rare recul sur les événements troubles de la Seconde Guerre mondiale, vous ne pouvez passer à côté de Marseille année 40 de Mary Jayne Gold. Attention, une fois entamé, vous ne pourrez plus lâcher ce livre. Crises de fou rire à prévoir au fil des pages même si l'histoire rejoignant l'Histoire contient la tragédie qu'on lui connaît.

 

Jeune femme issue de la bourgeoisie américaine et protestante, Mary Jayne est à l’abri du besoin grâce à sa famille fortunée. Dans les années 30, elle passe le plus clair de son temps entre Londres, Cannes, Majorque et la chic station de ski de St Moritz. Cette existence oisive qu’elle qualifie elle-même de « dorée » sera bientôt bouleversée.

 

C’est à la fin des années 30 qu’elle débarque à Paris, sans se douter que le deuxième plus gros conflit mondial éclaterait quelques mois plus tard. La drôle de guerre, où le temps semble suspendu, ne tarde pas à céder la place à une France occupée et affolée devant l’arrivée des troupes allemandes. Une suite de hasards mènent Mary Jayne Gold à Marseille en 1940, après des centaines de kilomètres parcourus sur les routes de France, en compagnie de millions d’autres réfugiés souhaitant gagner la zone libre.

 

Au début, on a un peu l'impression de lire du Simone de Beauvoir, mais en plus trash et plus hilarant. Son histoire commence en Italie où elle est envoyée dans une école privée pour jeunes filles de bonne famille. L’humour est au rendez-vous avec à la clé des anecdotes croustillantes sur les aventures amoureuses de ses copines de pensionnat. Eh oui les préservatifs et les godemichets existaient dans les années 20. 

 

Mais outre ces détails cocasses, ce livre est une mine de renseignements précieux, non seulement sur la France des années 40, plongée dans les affres de la guerre, mais aussi sur les personnages célèbres, sauvés par le fameux ERC (Emergency Rescue Committe) présidé par Varian Fry. Il viendra en aide à des centaines de personnes menacées d’internement et de déportation en leur fournissant les papiers nécessaires pour entrer aux États-Unis ou en Martinique. Quand Varian Fry débarque à Marseille en 1940, il possède une mince liste contenant seulement quelques centaines de noms qu'il doit sauver, noms de personnages célèbres, comme Hannah Arendt et Marc Chagall, communiqués entre autres par le musée d'art moderne de New York. Ces noms se sont distingués dans le milieu de l'art, du théâtre, du cinéma, de la musique, de la littérature, de la science, de la philosophie et de la politique. Un point commun, ils sont tous en danger de mort, inutile de préciser qu'il y aura beaucoup de juifs.

 

À Marseille, c'est une amie américaine, Miriam Davenport, qui la fait entrer au Centre américain de Secours (CAS). Celle qui apparaît comme désinvolte, écervelée et naïve en amour n'hésitera pas à mettre sa fortune au service d'une grande cause, le sauvetage des opposants au nazisme. Non seulement, elle met son argent à la disposition du comité, mais en plus elle se révélera une aide précieuse en travaillant à l'accueil auprès des réfugiés, venus de toute l'Europe pour demander de l'aide à Marseille. Elle ira même jusqu'à solliciter l'octroi d'une permission auprès d'un directeur de camp d'internement, prête à jouer de ses charmes et à passer à l'acte s'il le faut, une bonne dose d'alcool aidant. Eh oui, Marie Jayne est comme ça, une femme entière et généreuse qui croit en ce qu'elle fait. C'est en partie grâce à l'aide financière de cette Américaine que la liste de Varian Fry s'allongera jusqu'à 2 000 noms, dont des anonymes. Au cours du récit, on apprend que Matisse et Picasso soutiendront eux-aussi les activités du comité.    
 

Mais, direz-vous, que représentent 2 000 réfugiés sauvés par rapport aux 6 millions de juifs, victimes du nazisme ? Est-ce que la notoriété donne plus droit à la vie que l'anonymat ? Telles sont les questions abordées par la postface de Pierre Sauvage. Mary Jayne avoue qu'elle et le comité ignoraient en 1940 que Hitler puisse, en toute impunité et avec la complicité de Vichy, mettre à exécution sa solution finale. Vichy aura une attitude ambivalente vis-à-vis du comité qu'il tolère un temps. Après tout, la fuite de quelques centaines de réfugiés n'est pas pour lui déplaire dans un certain sens. Mais cela sera de courte durée. Quant aux États-Unis, ils ne voient pas d'un très bon œil les activités illicites de Fry et l'afflux de tous ces réfugiés dont la liste s'étend.

 

Il faut dire que Varian Fry recourra plus d'une fois à des voies illégales pour obtenir de faux visas ou exploiter des filières de passeur tenues secrètes à la frontière espagnole. Il fera même fabriquer de faux documents d'identité, la fin justifiant les moyens. Et quand on sait que la fin, c'est la vie... Malheureusement certains personnages auront moins de chances que d'autres, certains seront arrêtés et internés. Beaucoup se terront dans des cachettes et des taudis pendant des mois avant de pouvoir fuir. Difficile de garder le moral et l'espoir dans ces conditions. Le philosophe Walter Benjamin (célèbre traducteur de Baudelaire, Balzac et de Proust) sera refoulé à la frontière espagnole et se suicidera  en avalant du poison dans sa chambre d'hôtel.

 

Marie-Jayne et Miriam fondent une colocation dans une bastide du XIXe siècle, une coloc un peu Berlinoise, située dans le quartier de La Pomme, alors banlieue rurale de Marseille. La villa, volontiers nommée « Le  château » verra défiler des personnalités éminentes telles que le surréaliste André Breton, l'écrivain Victor Serge, ancien sympathisant du mouvement anarchiste de la bande à Bonnot, Consuelo de Saint Exupéry, Max Ernst, Peggy Guggenheim... On en apprend un peu plus sur André Breton, un homme à la stature imposante, qu'on aime ou qu'on déteste d'emblée, sans juste milieu, selon Marie Jayne. Au fil du récit, on fait partie de la bande, on se sent bien dans cette bâtisse au milieu des vieux meubles à l'odeur poussiéreuse et rustique. Un refuge campagnard à l'ambiance rock n' roll avant l'heure.

 

Mais, durant l'année qu'elle passe à Marseille, Marie Jayne est tiraillée entre deux passions opposées et difficilement conciliables : son travail au comité et son amour irraisonné pour un bandit de la pègre marseillaise, Raymond Couraud, dénommé « Killer ». Ces deux amours entreront régulièrement en conflit, Killer détestant André Breton et les autres colocataires du château, hormis Victor Serge qu'il admire. Il faut dire que les activités « mafieuses » du jeune homme de vingt ans, dix ans plus jeune que Marie-Jayne, représenteront plus d'une fois un danger pour le comité qui voit d'un très mauvais œil cette relation. En retour, Raymond sera jaloux de l'argent offert par Marie Jayne à cette cause et il ira même jusqu'à voler les bijoux de sa compagne avec l'aide d'un complice. Malgré les sales coups de son petit ami et grâce à son faible pour les voyous, l'abnégation amoureuse conduira l'Américaine à tout mettre en œuvre pour faire sortir ce délinquant de son milieu mafieux. Et incroyable mais vrai, grâce à Marie Jayne, Raymond parviendra bien à quitter la pègre et à faire figure de héros. Si vous voulez en savoir plus, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

 

Des rebondissements à n'en plus finir et un suspens digne des plus grandes épopées, on a tendance à oublier que le livre qu'on tient entre les mains n'est pas un roman mais une autobiographie, un document historique authentique. En fait les ingrédients qu'on souhaiterait justement trouver dans bon nombre de romans...

 


 

 


 

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Nicolas Sconza - dans Livres
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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 13:34

En réalisant ce roman historique, le fruit d'infinies recherches d'une minutie certaine, Pierre Assouline fait fort. Le lecteur sent la patte du biographe, plus que celle du journaliste. Tout semble pourtant commencer comme un roman policier. Et pour cause, le narrateur n'est autre qu'un ancien policier gradé, reconverti en détective du palace Lutetia. Ajoutez à l'histoire le décor, les personnages et les événements de la Seconde Guerre mondiale et vous obtiendrez un récit plutôt explosif, d'autant plus bouleversant que tout ceci a bel et bien existé.

L'avant-guerre y est abordé par le détective qui décrit le quotidien de l'hôtel avec son personnel, ses clients et leurs habitudes. Les exilés allemands, avec pour chef de file Heinrich Mann (frère de Thomas Mann), ayant fuit le nazisme, résident et se réunissent au Lutetia. 

Pendant l'Occupation, le Lutetia est réquisitionné par le service de renseignement et de contre-espionnage allemand, l'Abwehr, qui est entre autres chargé de démanteler les réseaux de résistants. On apprend par la suite que l'un des chefs de l'Abwehr s'était infiltré comme espion parmi les exilés allemands pour mieux les surveiller et les confondre. Une partie du personnel français d'avant-guerre demeure à son poste, confrontant quotidiennement leurs actes de soumission forcée à leur conscience de patriote. Compromis, compromission, collaboration, traîtrise, tout est passé au crible de l'auteur qui a puisé une grande partie de ses informations dans les archives du Lutetia.

En 1945, retournement de situation aux allures de rédemption : le Lutetia est désigné par les autorités pour accueillir les déportés et démasquer les imposteurs se faisant  passer pour déporté. C'est le cas d'anciens collabos et de SS. C'est avec un grand réalisme que l'auteur évoque l'hypocrisie et les retournements de casaque de personnes dénuées d'un quelconque sens de l'honneur.

Le narrateur, Alsacien de naissance et de langue maternelle allemande, souffre de cette Allemagne qu'il ne reconnaît plus dans ses idéaux et les horreurs qu'elle sème alors sur son passage.

Il faudra une centaines de pages pour entrer bel et bien dans l'histoire, la première partie souffrant d'un style un peu trop factuel, plus propre à l'essayiste qu'au romancier. Quant aux deuxième et troisième partie, elles sont  passionnantes et émouvantes, le récit mieux amené, la boucle davantage bouclée.

Il est autant question des héros que des traîtres, des résistants que des collabos. Un roman écrit sans complaisance qui colle à la réalité des faits, de quoi faire le tour de la question sur cette époque trouble.

Extrait :

"Nombre de déportés croyaient avoir été reçus par Paris tout entier tant l'accueil à Lutetia avait été chaleureux. Ils étaient repartis pour une nouvelle vie, sans se douter qu'après ce qu'ils avaient vécu tout une autre vie ne suffit pas pour se reconstruire. Le monde qui les attendait n'était pas celui qu'ils avaient quitté. Le maréchal Pétain affrontait ses juges au moment où deux bombes atomiques américaines larguées sur Hiroshima et Nagasaki tuaient quatre vingt dix huit mille Japonais et en blessaient presque autant (...)

(...) Certains ne cesseraient jamais secrètement d'attendre. Quant à ceux qui étaient revenus, ils n'en reviendraient jamais tout à fait. Quelque chose était mort chez les survivants." 
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Nicolas Sconza - dans Livres
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 17:35

Plus qu'un livre sur la Seconde Guerre mondiale et l'Occupation allemande en France, Suite française d'Irène Némirovski est la peinture romanesque de différents personnages, toute classe sociale confondue, pendant la fuite de Paris précédant l'arrivée des Allemands, cette guerre où rien ne semble se passer au début, et pendant l'Occupation.

Ce qui est remarquable dans ce roman, malheureusement inachevé en raison de la déportation de l'auteure à Auschwitz, c'est qu'il est dénué d'ironie et d'animosité vis-à-vis de l'Occupant. Avoir un tel recul et une telle perspicacité sur les événements d'alors tout en y étant plongée jusqu'au cou n'est pas donné à tout le monde. Les descriptions et analyses psychologiques des protagonistes sont d'une précision et d'un réalisme hors du commun. On y voit le comportement des personnages, obligés de quitter leur demeure, ne sachant quand ils la retrouveront et les différentes réactions des mères et des épouses face à l'ennemi à qui la guerre a enlevé un fils ou un mari, retenu prisonnier ou tué, l'incertitude étant omniprésente.
Se mêlant au drame de l'Histoire, la découverte et la promiscuité de l'ennemi peut prendre des allures tragicomiques, les Français au début surpris par la courtoisie de l'Occupant, somme toute par son "humanité" dans le quotidien, loin de l'image de monstre sanguinaire qu'ils s'étaient représentés. En tout cas, dans les premiers temps. Même si la chronologie du livre se situe pendant les deux premières années de la guerre, la persécution et l'arrestation des juifs n'est pas abordée dans le roman en lui-même. Pourtant en 1940, les lois antisémites du gouvernement de Vichy sont en vigueur. Irène Némirovski doit porter l'étoile jaune et ne peut plus publier d'ouvrages. Agnostique, elle se convertie avec sa famille au catholicisme, espérant ne pas être assimilée au peuple juif, ce qui restera sans effet, puisqu'elle finira par être arrêtée par la gendarmerie française et par être déportée.

L'auteure évoque la vision de soi à l'intérieur d'un tout national, d'une communauté en soufrance, spoliée par l'ennemi, ou le refus de cette appartenance qui ne va pas forcément de soi, selon la narratrice. Ce dilemme prend dès lors tout son sens quand les femmes esseulées ne sont pas insensibles au charme, voire à la beauté de l'ennemi, surtout qu'on les enjoint de le détester au risque d'être rejetées par la communauté. Des existences individuelles y sont décrites dans le quotidien avec leurs peurs, leurs doutes et leurs faiblesses. Un roman et une biographie à lire et à relire pour rafraîchir la mémoire de ceux qui ne voient en leur Histoire nationale qu'une série de passages héroïques.     
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Nicolas Sconza - dans Livres
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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 15:23

 

 


Traduction des textes allemands : Colin Zonska
 
En avril, les éditions Larousse ont eu une idée lumineuse. Publier un dictionnaire qui relate les événements de 1968 dans toute l'Europe. Tandis que notre président encore candidat à la présidentielle appelle à liquider l'héritage de 1968, à en tourner la page une bonne fois pour toutes et clame haut et fort que "les héritiers de 1968 ont abaissé le niveau moral de la politique", le dictionnaire de Larousse représente un vrai défi et fait le point sur sa place dans l'histoire contemporaine, que ce soit sur le plan politique (maoïstes, anarchistes...), social (grève, sexualité, féminisme...), culturel (cinéma, chansons, Ortf...) et international. En effet, on a trop tendance à oublier que cette époque a été explosive dans de nombreux pays voisins, pas seulement en France.

Outre-Rhin, l'assassinat d'un étudiant allemand Benno Ohnesorg par la police lors d'une manifestation des étudiants contre la visite du Shah d'Iran à Berlin en 1967 mettra le feu aux poudres. La photo d'une étudiante en habit de soirée auprès du jeune homme mort fera le tour de la République fédérale. Il s'ensuivra une radicalisation du mouvement étudiant qui protestera contre l'autorité brutale, le conformisme politique de l'après-guerre, contre l'absence d'une réflexion aboutie sur l'histoire nazie et surtout contre l'oppression des peuples, cristallisée par la guerre des Américains au Vietnam. Un fossé se creuse entre la jeune génération étudiante et les générations plus âgées proaméricaines et anticommunistes qui désirent ardemment profiter de la société de consommation bien portante suite aux privations endurées pendant la guerre.

Rudi Dutschke est alors le leader du mouvement étudiant de Berlin-ouest. Il appellera le gouvernement à éclaircir les circonstances de l'exécution, à démettre de leurs fonctions les responsables de la répression et à exproprier l'éditeur Axel Springer dont il rend les articles responsables des bavures. La tentative d'assassinat de Rudi Dutschke aggrave la situation. Les étudiants rendent responsable Axel Springer. Ils passeront à l'action en manifestant devant les locaux de l'éditeur et en incendiant plusieurs véhicules. Dutschke gardera de nombreuses séquelles suite à l'agression mais ne mourra que bien des années plus tard.

Le Dictionnaire de 1968 nous permet de nous plonger dans le contexte houleux de cette époque mouvementée et d'apprendre ce qu'il s'est passé chez nos voisins européens. De plus, il éclaire les lecteurs sur la situation de l'Allemagne après la guerre. Le combat de toute une génération contre le silence des aînés né de la honte. Mieux comprendre son voisin, son histoire et ses erreurs, sans le dénigrer, une base essentielle pour nous analyser sans complaisance au niveau national.  
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Nicolas Sconza - dans Livres
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25 mars 2008 2 25 /03 /mars /2008 23:48

Philippe-Claudel.jpg
Un roman remarquable duquel on ne peut sortir indemne. Un roman sur la mémoire qui fuit, sur le lourd poids d'actes cruels commis en communauté, un livre sur la société et ses peurs, sur l'exclusion voire l'anéantissement de ce qui est différent, de ce qui la force à se souvenir de ce qu'elle préférerait oublier.

Après avoir commis un meurtre sur la personne de l'Anderer (mot de source germanique signifiant l'Autre), un groupe de villageois présidé par le maire demande à Brodeck d'écrire un rapport destiné à les disculper. Selon les personnalités du village, Brodeck est le seul individu capable de s'acquitter d'une telle mission. Il faut dire que c'est avec l'aide des gens du village qu'il est allé faire des études dans la capitale et que son métier de « rédacteur de rapports » sur la faune et la flore fait de lui une personne toute désignée. Au cours de la narration, on apprend que Brodeck a vécu l'enfer dans un camp de concentration mais qu'il en a pour ainsi dire réchappé. C'est après qu'il fait la connaissance de l'Anderer à qui il confie ses tourments et révèle la collaboration et la cruauté des villageois pendant l'occupation du village par les troupes du pays voisin. L'Anderer reflètera la vraie personnalité enfouie des individus du village, un miroir qui ne fera que réveiller le souvenir de ses méfaits, ce qu'il ne pourra supporter. Pour autant, l'auteur évite tout raccourci et manichéisme trop simpliste. La frontière entre le bien et le mal est floue et franchissable à tout moment, surtout dans des situations extrêmes. C'est ce que le lecteur découvrira en lisant l'histoire de Brodeck.  

Outre ce rapport qu'il écrira à contrecoeur, Brodeck éprouvera le besoin de consigner d'autres événements. C'est ainsi que le lecteur reconstitue, au fil de la plume du narrateur, toutes les pièces éparses du puzzle qui lui permettront de saisir la complexité de la situation. La structure ou plutôt l'absence volontaire de structure est au départ déstabilisante même si l'auteur finira par retomber sur ses pattes avec un talent hors du commun. Comme l'explique Philippe Claudel, dans une interview qu'il donne à Bernard Demonty du journal Le soir (www.lesoir.be/culture/livres/claudel-rend-son-rapport-2007-10-
05-553415.shtml), il écrit comme un lecteur, il découvre son livre en l'écrivant, en avançant à tâtons dans le noir, tout en pressentant au fur et à mesure la suite de son récit. C'est ainsi que l'écrivain fonctionne et on ne peut que l'en remercier car le résultat est merveilleusement réussi. La tension est omniprésente d'une page et d'un chapitre à l'autre. Le lecteur dégustera la fluidité de son verbe, la poésie de ses descriptions, la simplicité et la beauté des mots qu'il assemble avec une facilité déconcertante. La mise en scène est extrêmement soignée et il en résulte des images très évocatrices parfois à la splendeur et souvent à l'horreur brutes où le non-dit laisse toute latitude à l'imaginaire du lecteur. On ne sera alors pas surpris d'apprendre que Philippe Claudel enseigne à l'Institut Européen du Cinéma et de l'Audiovisuel.

Comme dans La petite fille de M. Linh, qui évoque la guerre d'Indochine, le rêve et la réalité se côtoient, s'entremêlent et les traumatismes liés à la guerre ne font que brouiller les pistes. Par plusieurs indices que le narrateur livre au compte-goutte, le lecteur pourra distinguer le réel de la chimère, mais l'exercice n'est pas du tout évident, sachant que la mémoire peut jouer des tours.

La mémoire est un thème récurrent du roman : ne pas oublier, se souvenir à tout prix, peut être pour ne pas recommencer. Ce travail de la mémoire est à l'image de la ville de Berlin qui entretient le souvenir dans tous ses monuments et ses musées. Même les événements les plus insoutenables sont rappelés avec la même force, la même détermination à ne pas oublier, à ne pas laisser s'évanouir le passé. Le Mémorial de l'Holocauste en est un exemple éminent. En Allemagne, la mémoire tient une place prépondérante, même dans l'enseignement scolaire. Toutes les générations sont directement concernées par les horreurs du nazisme et le sentiment de culpabilité est directement lié à l'Histoire de leur pays. La France ferait bien de se départir de son arrogance habituelle et de prendre exemple sur son voisin d'outre-Rhin, même si elle n'a jamais commis de génocide. N'a-t-elle vraiment pas à rougir de son passé, comme l'affirmait notre président français ? Son Histoire a-t-elle toujours été glorieuse, comme le veulent les tenants d'une épopée glorieuse ? Il n'y eut malheureusement pas que des héros pendant cette période que Philippe Claudel décrit si bien, situant la scène en un pays indéterminé, pourtant si proche du nôtre. A méditer...

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Nicolas Sconza - dans Livres
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30 avril 2007 1 30 /04 /avril /2007 12:57

 

 

Dans ce roman, la protagoniste et narratrice Barbara raconte à la première personne sa quête personnelle, celle d’une enfant adoptée, d’une jeune fille puis d’une femme sur les traces de son passé où fiction et réalité s'entremêlent pour former le tissu d’une vérité sur ses parents biologiques dont elle ne sait que quelques bribes d'information.
Tout commence par une lettre anonyme qu’elle reçoit dans laquelle un inconnu lui enjoint de se rendre à l’enterrement de son père biologique, un certain monsieur Steiner, un Français originaire du sud de la France, qui sera enterré à Paris dans le cimetière de Passy. Certaine qu’il ne peut s’agir de son vrai père, elle décide malgré tout de se rendre à cet enterrement, depuis longtemps hantée par les incertitudes sur ses propres origines. Au récit de surface s’intercalent des anecdotes du passé qui lui insufflent le doute quant à l’identité du défunt. L’occasion pour le lecteur d’apprendre au compte goutte nombre de détails sur l’histoire récente, l’adolescence et l’enfance de Barbara, entretenant ainsi le suspense jusqu’à la fin du roman en tenant le lecteur en haleine. Une grande partie de l’action se déroule à Paris. Ces petits récits, emboîtés dans le cours de la narration, transportent le lecteur d’Allemagne en France, à différentes époques de la vie de Barbara et de celle de sa famille adoptive et biologique. Il en résulte un voyage dans le temps, ponctué d’allers-retours incessants dans le présent de la narration effective : période d'entre deux guerres, Seconde Guerre mondiale, de l'après guerre, fin du vingtième siècle et au-delà. Ces incises sont à recomposer par le lecteur, plus d’une fois dérouté, telles différents puzzles à reconstituer. En cela, l’auteur possède quelques points communs avec Nina Bouraoui (notamment dans Mes mauvaises pensées) dont le talent n’est plus à prouver. C’est avec beaucoup de simplicité que Barbara Bongartz nous relate ce récit dans un roman qui possède la texture du polar.

 

 

 

 Barbara Bongartz au programme du Buchhändlerkeller le 19 avril 2007

 

L'auteur lit quelques extraits choisis de son roman


 

 

Barbara Bongartz est née à Cologne en 1957. Elle fait des études de théâtre, de cinéma, d’histoire de l’art et de philosophie à Paris, à Munich et à Cologne. Après avoir vécu à Düsseldorf et à New York, elle s’installe à Berlin en 2003.

 

 

 

 


Extrait du roman :

 

« L’inconnu de Passy »

 

Longtemps j’ai souhaité la mort de mes parents. Parce que je les aimais, ce voeu me faisait honte. Pourtant, aux yeux de la petite fille que j’étais, ce moyen semblait être la seule solution au mal dont souffrait notre famille. Je pensais qu’avec leur mort nous connaîtrions enfin le bonheur et qu’ainsi leurs soucis prendraient fin. Qui ont été mes parents avant de le devenir ? C’est bien trop tard que la question m’a effleurée.

 

Ils avaient un problème. Ils n’étaient pas en phase avec leur existence, d’où le malaise qui emplissait notre foyer. De la tristesse dans les yeux de ma mère, il suffisait de s’attarder sur sa bouche. De la colère dans la voix de mon père, il suffisait de considérer son regard. En moi un sentiment de culpabilité diffus. De toute évidence quelque chose clochait. C’était du moins mon ressenti. Ils se tourmentaient sans que j’en connaisse la raison. Je me vois courir à cinq ans derrière sa voiture pour le ramener. Je me vois à dix ans au chevet de son lit. Je pense qu’il avait une attaque et se trouvait en danger de mort. J’entends encore les murmures de la famille de ma mère monter du jardin. La nuit, mon père s’absentait quelquefois. Les sanglots de ma mère venaient à mon oreille quand il m’arrivait d’entrouvrir la porte de ma chambre. Mais il m’était interdit d’aller dans la chambre de mes parents la nuit. Néanmoins, à deux ans et demi ou trois ans, je m’y risquai. Pour la première fois, j’eus soudain peur de l’obscurité pendant plusieurs nuits. Le silence et le noir, qui stimulaient d’ordinaire mon imagination, se mirent à me menacer. Ma mère me renvoya dans ma chambre. Je me mis à pleurer, bouleversée par ma solitude et incapable de comprendre pour quelle raison je n’avais pas le droit d’aller la voir. Ma douleur avait dû résonner fort, aussi fort qu’un signal d’alarme car mon père entra dans ma chambre quelques minutes plus tard,  hors de lui, et me corrigea. 

 

Il y eut aussi ces curieuses vacances que nous avions passées à Bad Reichenhall. Ce devait être l’été 1963. A Pâques, je venais d’entrer à l’école et il était courant que nous voyagions en dehors des vacances. A peine arrivés dans la ville thermale, l’ambiance entre mes parents se détériora davantage. C’est à peine s’ils s’adressaient la parole. Je me souviens encore du frémissement pénétrant de l’eau jusque dans les recoins de notre hôtel comme si l’endroit n’avait cessé d’être envahi de sauterelles. Ce bruit venait en fait des salines, des parois de bois mort submergées par l’eau. Toute la ville était rythmée par ce bruit de fond si caractéristique qui, après quelques heures, semblait conditionner toute respiration. Même pendant la nuit, l’eau continuait à s’y déverser. Etendue sur mon lit, dans l’impossibilité de trouver le sommeil, je me demandai pourquoi notre famille était si malheureuse en écoutant le bruissement de l’eau.

 

Ma mère m’expliqua que mon père était très malade et que nous devions le ménager et être très gentilles avec lui. Ce qu’il avait, elle ne le dit pas. Je supposai que c’était quelque chose en rapport avec le cœur parce qu’il s’agrippait souvent à cet endroit. Ce n’est que des décennies plus tard que j’appris que mon père avait alors une maîtresse et que le séjour à Reichenhall était censé mettre un terme à cette liaison.

 

Elle devint amère, lui imprévisible. Plus la situation s’aggravait, plus je désirais ardemment leur disparition. Je me pris à imaginer des forêts, des fleurs, des prairies, un lac sur lequel le soleil se couchait. Je les voyais enterrés en un lieu paisible, sous une belle stèle recouverte de lierre. Un peu plus tard, l’idée me vint d’un cimetière irlandais ou juif. Les tombes allemandes nécessitaient un soin constant à moins de les négliger. Fleurs coupées, stèle bien astiquée, terre râtelée. Tout ce que je ne voulais pas. Et puis la fête de la Toussaint, en novembre, destinée à honorer les âmes errantes, quand des cortèges entiers défilent au milieu des tombes comme s’il s’agissait de rentrer les moutons pour l’hiver. Je savais que ma mère n’aimait pas non plus cette période. Pourtant, elle ne s’y opposa jamais. Elle faisait ce qu’on attendait d’elle. Jusqu’à aujourd’hui, le qu’en dira-t-on a toujours été son principe fondateur. La plupart du temps, mon père était absent. Elle en profitait pour fouiller sa voiture, ses tiroirs, les poches de son manteau. Ses recherches étaient fréquemment couronnées de succès par un bijou ou une lettre.      

 

Il me semblait que nous étions complètement différents des autres familles. J’étais fille unique et je me sentais très seule, pas seulement quand mes parents partaient en voyage. Et ils s’absentaient longtemps du reste. Je me crispais dès qu’ils faisaient leurs bagages, sortaient les valises de la maison et remuaient leurs mains en guise d’au revoir. Intérieurement, je me pétrifiais en voyant peu à peu disparaître les contours de leurs visages dans le lointain. Je plongeais alors dans un monde imaginaire. Lorsque je croyais ne plus pouvoir le supporter, je m’inventais une autre vie. J’imaginais que nous recommencions depuis le début. Depuis que Victor est en Afghanistan, ce réflexe me reprend. Comme autrefois pendant mon enfance, je me sens perdue. La séparation en est-elle la cause ?

 

L’automne qui précéda mon déménagement pour Berlin, je me sentis tout aussi désorientée. Mon mariage venait d’échouer. C’est dans ce contexte asphyxiant que j’appris une nouvelle explosive. Je revois devant moi la scène comme on repasse au ralenti des épisodes décisifs où chaque geste peut être décortiqué. Un tic-tac résonne en soi. La récurrence d’une mélodie aux allures de refrain vient s’y superposer. Je revenais de faire des courses et j’attachai mon vélo au réverbère puis rentrai chez moi. La porte de l’appartement grinça. A l’intérieur, le téléphone sonnait. Il me suffit de prendre le combiné pour que la personne à l’autre bout du fil raccrochât. Je sortais pour vérifier le courrier. La boîte était aussi pleine que si je ne l’eus pas ouverte depuis trois jours. Après avoir trié son contenu, j’avisai une lettre. C’était une enveloppe fine, couverte d’une écriture qui m’était inconnue. Tamponnée à Paris. Pas d’expéditeur mais cachetée d’un vernis rouge. Je l’ouvris et compris le seul mot en français du début. Le reste était en allemand, un peu comme dans un film doublé où le public sait qu’il est à l’étranger tout en comprenant ce dont il est question.

 

Madame(1),

Je pars du principe que le nom que vous portez n’est pas votre nom de jeune fille. Aussi je vous informe par la présente que votre père, M. Alphonse Steiner, sera enterré à Paris vendredi prochain, le 14 décembre, à 8 h 30, au cimetière de Passy. Il s’ensuivra une réception dans la maison du défunt. Je pensais que vous auriez aimé en être informée.

B.

 

Aucune autre signature. Aucun nom. Aucune adresse. Je ne connaissais aucun B. De quoi s’agissait-il ? D’une plaisanterie ? Mon mariage n’avait jamais entraîné de changement de nom. Mon père ne s’appelle pas Steiner mais Bongartz comme moi. Et il n’a jamais habité Paris de surcroît. C’est un vieil homme qui vit dans un foyer près de la frontière hollandaise avec son énième femme. Il n’est plus en bonne santé et n’a plus d’argent. Voilà des années que je ne l’ai plus vu. Seule sa voix, à présent éraillée, témoignait qu’il était encore en vie lorsqu’il se mit à m’appeler trois ans auparavant. Il avait pris l’habitude de dire sur mon répondeur qu’il désirait me faire ses adieux parce que sa fin était venue. Son timbre était si cassant que je craignais que son corps ne se brisât à tout moment. Je me doutais qu’il n’en était rien car ce n’était pas la première fois qu’il me jouait ce tour. Depuis des années, il m’appelle pour m’annoncer qu’il va  bientôt mourir. Par acquis de conscience et le cœur battant, je décidai un jour de contacter l’accueil. Je m’enquis de sa santé. Il va bien, me répondit –on. Il était certes moins alerte qu’autrefois et avait beaucoup maigri, mais il était comme un coq en patte auprès de ces dames qui, toutes, riaient apparemment de ses plaisanteries. On me demanda si je voulais lui parler car il se trouvait justement dans la cafétéria de l’étage inférieur et il était possible de lui signaler mon appel.

 

A l’époque où je reçus cette lettre, il était encore bien vaillant et sa voix posée. J’ignore dans quelle circonstance son timbre vint à muer. Après tout, quelle importance. J’ai même oublié quand et comment notre relation est venue à changer.

 

Je me demandais qui était le véritable destinataire de cette lettre et comment mon nom et mon adresse s’y étaient trouvés mêlés. Etait-ce une erreur ? Ou bien y avait-il un quelconque rapport avec moi ? Il est vrai que je connaissais Passy, ayant fait mes études à Paris. J’y avais par la suite tourné des scènes pour un film, également dans le cimetière, avec, pour sujet, une artiste femme oppressée par l’univers masculin. Le mausolée de la peintre Marie Bashkirtseff se trouve tout en haut du cimetière, un lieu pour les pèlerins féministes, les russes en exil et les gens aimant tout particulièrement les histoires glauques. C’est avec une grande facilité que j’ai pu me saisir du thème dans la réalisation de mon film. Marie Bashkirtseff, peintre russe ayant précocement succombé à la tuberculose, incarne pleinement la tragédie d’une artiste apatride trompée par les hommes et les conventions. Son prestige fut entaché de manière perfide. Seule la mort lui conféra une sorte de célébrité macabre. Son caveau est à présent bien plus chargé que son appartement ne l’avait été, sans parler de son atelier. Je m’imagine l’intensité de sa souffrance face à la calomnie. C’est tout cela qui symbolise la présence de son mausolée à Passy. Un cimetière respectable dans le seizième arrondissement, un quartier très chic. La plupart des tombes sont anciennes, des caveaux de famille pour la plupart où reposent plusieurs générations de défunts. Toute une noble société de confessions diverses, même des juifs. Monsieur(2) Steiner n’aurait pu trouver lieu plus exquis comme dernière résidence. Je dois dire que l’idée me plut. La noblesse m’a toujours séduite, ainsi que les dynasties. Les grandes et puissantes  familles dont l’histoire n’en finit plus. Comme une promesse faite au destin, ce qui rachetait la douleur de ma mère sur laquelle elle ne pouvait mettre de nom.

 

« Mais d’où crois-tu venir ? Tu penses certainement être quelqu’un d’important » avait-elle coutume de dire dès lors que je découvrais un élément nouveau qui ombrageait sa conscience. Tout était sujet à disputes. Que ce soit la simple envie de manger une pomme de terre avec sa peau, de porter un foulard de soie en grimpant sur les arbres ou de boire à jeun, de bon matin, un citron pressé. J’éprouvais même du dégoût pour les cheveux permanentés. J’avais un goût prononcé pour les langues secrètes et les noms codés. Ces facéties me prirent alors que j’étais toute petite et inexpérimentée. Longtemps je commis l’erreur de croire que c’était ma manière à moi de me venger du rabaissement que ma mère s’infligeait. Je ne pouvais supporter cet étranglement et cette dégradation d’elle-même mais elle m’entraînait insidieusement dans son triste jeu. Nous étions des êtres de second rang. En conséquence, certains évitaient de nous saluer et beaucoup ne nous voyaient pas (…)

 

Traduction de Colin Zonska

     


N.T.D. en français dans le texte

N.T.D. en français dans le texte

 

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Nicolas Sconza - dans Livres
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30 avril 2007 1 30 /04 /avril /2007 12:42

 

Entrée principale du salon Buchhändlerkeller
 

Buchhändlerkeller (Carmerstr. 1) est un salon littéraire berlinois très réputé tout près de Savignyplatz. L'association Arbeitskreis Berliner Jungbuchhändler, qui organise les lectures dans ce lieu devenu mythique, est subventionné en partie par le Börsenverein des deutschen Buchhandels, en fait l'association représentant les intérêts des éditeurs et des libraires allemands, par l'institution publique Kultursenat (pour la rémunération des auteurs) et par des donations de certains éditeurs.
Chaque semaine se tiennent des lectures (au total 40 par an) sur les nouvelles parutions en matière de roman et de poésie, occasion rêvée pour les lecteurs de rencontrer leur auteur préféré. Créé en 1951, l'association des jeunes libraires berlinois présentaient initialement aux représentants des libraires les tendances du moment en matière de parutions littéraires germanophones mais aussi étrangères. Il est aujourd’hui un lieu de lectures régulières pour les passionnés de littérature allemande et étrangère, les éditeurs et les agents littéraires.

 

Une palette d'auteurs invités par le Buchhändlerkeller
Parmi les plus célèbres : Leonie Ossowski, Walter Kempowski, Gert Jonke, Brigitte Kronauer.

 

Jürgen Tomm, président de l'association. Il travaillait autrefois au sein de la chaîne publique télévisée SFB (Sender Freies Berlin) ancêtre de la RBB (Rundfunk Berlin-Brandenburg). Il présente le roman et l'auteur avant la lecture.
 



 
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Nicolas Sconza - dans Livres
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24 mars 2007 6 24 /03 /mars /2007 13:52


C’est l’un des romans qui se vend le mieux en Allemagne en ce moment. Bien que ce second roman ait été publié après le premier « Herr Lehmann » (Ed. du Seuil pour la traduction française, 2004), l’histoire raconte l’histoire du même Frank Lehmann mais une dizaine d’années plus tôt, non plus à Kreuzberg comme c’était le cas du premier livre, mais à Brême en 1980. L’action se situe à « Neue Vahr Süd », un quartier récent et moche de Brême, ville où l’auteur a justement grandi. Au début du roman, le protagoniste habite encore chez ses parents. Une fois son apprentissage terminé, il se voit contraint de faire l’armée, ayant oublié de se rétracter dans le délai prévu par la loi. Il quitte ensuite sa famille pour emménager dans une WG (Wohngemeinschaft = colocation) avec des colocataires communistes qui prônent l’antimilitarisme et la révolution prolétarienne.  

Sven Regener nous dépeint un antihéros atypique dans un livre à l’allure de roman d’éducation où la fuite de la jeunesse dans la fête et l’alcool ainsi que le combat pour sortir de sa condition sont étroitement liés. Je m’en foutistes (= Scheißegal-Typ) et souvent fatalistes, les préoccupations de Frank et de son entourage sont très banales malgré l’idéologie d’opposition au capitalisme dont ce dernier se targue, toute aussi répandue parmi la jeunesse allemande de l’époque qu’elle ne l’était en France dans les années 1930.   

Le lecteur français est brusquement plongé dans un milieu d’étudiants allemands de la RFA avec ses codes, son système de pensée et sa langue parfois familière. Un excellent moyen de se familiariser avec la culture et la jeunesse allemande. Si le roman s’est aussi bien vendu en Allemagne, c’est que beaucoup de jeunes et de moins jeunes s’étaient sans doute déjà reconnus dans les aventures du premier roman Herr Lehmann qui fut adapté au cinéma (http://www.youtube.com/watch?v=0QG4uKOp-7c). Le roman n’a, en revanche, pas trouvé son public en France.  

 

 

 

Dans le second roman Neue Vahr Süd, que la critique trouve unanimement meilleur que le premier, l’auteur décrit, d’une manière très réaliste et avec humour, l’univers, les dialogues des personnages et la vie intérieure de Frank. Même le très éminent et sérieux critique littéraire Marcel Reich-Ranicki a reconnu avoir beaucoup ri en lisant le livre.

 

 

Sven Regener est né en 1961 à Brême. Après avoir fini ses études, il s’installe à Berlin. Trompettiste dans différents groupes, il fonde « Element of crime » en 1985, groupe d’orientation musicale pop rock et devient parolier et chanteur.
 
 
 
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Nicolas Sconza - dans Livres
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